Dispersion à tous vents

ParBernard Delvaux

Dispersion à tous vents

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Les institutions qui, comme l’École, ont été mises en place à époque de la modernité « paraissent stables et quasi immuables à l’échelle d’une vie humaine. Mais elles ont une histoire. Elles n’ont pas existé de tous temps et peuvent dès lors à un moment donné être renvoyées aux archives de l’histoire, surtout quand s’opèrent des changements sociétaux fondamentaux. Nous sommes dans une telle période et il n’est dès lors pas étonnant que nombre d’institutions perdent leur statut d’évidence, d’immuabilité, de stabilité et de facteur de rassurance. Il est tout aussi normal que les organisations qui les composent se différencient, s’autonomisent, s’émancipent, soient en recherche. Car les institutions ne les protègent plus des interpellations externes. Au contraire, elles deviennent un fardeau. Les organisations se sentent obligées de montrer qu’elles ne sont plus (ou plus seulement) le simple décalque d’un modèle mille fois répliqué. Elles se mettent en recherche. Il y va de leur survie. Elles doivent retrouver la confiance de leurs usagers ou apaiser les tensions internes. Ce qui les met en marche n’est pas seulement leur mise en compétition à travers les nouveaux instruments managériaux. C’est avant tout une profonde remise en question de leur raison d’être, du fait des transformations sociétales.

Nombre d’institutions phares de la modernité voient ainsi les organisations qui les composent se singulariser, se différencier, expérimenter des alternatives. Ainsi les institutions se fragmentent-elles peu à peu. Certaines organisations quittent la sphère d’influence de leur institution. De nouveaux acteurs et organisations non inféodés à ces institutions proposent des services similaires à ceux qu’elles assumaient. De tels processus sont normaux en période de profonde transformation sociétale.

On peut se demander si [le scénario de la dispersion à tous vents de l’offre éducative] n’est pas pour l’instant celui qui tient la corde en Belgique francophone et dans nombre d’autres pays. A la fois du fait des politiques mais aussi – et surtout – des initiatives d’acteurs locaux internes à l’institution ou étrangers à elles. Ces acteurs sont de gauche ou de droite, traditionalistes ou réformateurs, affiliés à différentes chapelles ou réseaux. Tous sont en recherche. Leurs actions partent dans des directions variées. Parmi les initiatives externes à l’institution scolaire belge francophone, notons les écoles privées, européennes ou internationales (scolarisant ensemble 6 % des enfants de 5 à 9 ans résidant en région bruxelloise) ainsi que les MOOCS (cours en ligne ouverts à tous) offerts par l’étranger. Il y a fort à parier que ces initiatives externes vont croître, en particulier du fait de la modularisation des formations (qui définit de manière de plus en plus précise les prérequis et les outputs de fragments de cursus) combinée à la numérisation des contenus de formation. Internet permet de redessiner les lieux et communautés d’apprentissage en facilitant la mise à disposition et l’accès à des modules d’apprentissage, et en mettant ainsi en compétition un nombre croissant d’opérateurs, par ailleurs de plus en plus nombreux à se situer en dehors de l’institution scolaire.

Mais à l’intérieur du système également, la différenciation des projets éducatifs se manifeste et ne suit plus exclusivement les traditionnelles frontières entre réseaux d’enseignement libres et publics. Mentionnons à cet égard les écoles inscrites depuis longtemps dans des mouvements pédagogiques transnationaux de type Freinet, Steiner, Montessori ou Decroly mais aussi de nouveaux réseaux presque toujours affublés de noms anglais, initiés par des acteurs externes à l’École et dont la visée est de coacher des établissements scolaires et de leur attribuer des labels. Ces formes de différenciation s’ajoutent aux différenciations ordinaires, qu’elles soient visibles (comme dans le cas des écoles d’immersion proposant une partie des cours dans une langue étrangère) ou moins clairement affichées (lorsqu’elles résultent des ségrégations des publics et des pressions des clientèles ainsi différenciées).

Quelles que soient les intentions des acteurs impliqués dans ces initiatives, leurs actions participent à l’émiettement de l’institution scolaire et remettent en cause l’idée même d’une École commune. Sans doute espèrent-ils faire tache d’huile, et peut-être même dessiner les contours de la future institution éducative. Mais un tel scénario reste peu probable à ce stade. C’est donc l’émiettement qui domine. […]

La ségrégation persistante des publics (même en maternel et primaire), le discours sur la nécessaire autonomie des établissements, la présence de plus en plus dense de services éducatifs externes à l’institution, le développement annoncé des cours par internet, le rapprochement de plus en plus marqué de l’enseignement secondaire qualifiant avec la formation professionnelle ou encore le découpage des programmes éducatifs en modules d’apprentissage que l’étudiant est de plus en plus libre de combiner et à terme d’aller chercher hors du système éducatif belge francophone participent à cette transformation de l’institution éducative en une constellation d’organisations visant des finalités de plus en plus différenciées et adoptant des formes éducatives elles aussi variées, plus ou moins proches de la forme scolaire ».

À propos de l’auteur

Bernard Delvaux editor