Je suis Charlie, je suis Tout Autre Chose

D’abord, il y a la stupeur devant l’inconcevable. Puis la tristesse, la colère et le dégoût. Comment est-il possible d’assassiner une, deux, douze personnes pour leurs idées ? Assassiner un humoriste, c’est assassiner notre propre capacité à relativiser, à prendre du recul, à réfléchir hors des cadres établis.

Et c’est exactement la raison pour laquelle nous avons l’obligation, après ce 7 janvier de l’horreur absolue, de reprendre route, de refuser à tout prix de laisser la liberté d’expression, la liberté de conscience se faire assassiner par la haine.

Nous avons le choix des réponses. La porte aux raccourcis a été ouverte et certains s’y sont déjà engouffrés avec enthousiasme. C’est la porte de la peur, du rejet de l’autre et du repli sur soi. C’est la porte des généralisations abusives. Celle qui nous dit que tout est dans tout et qui assimile l’étranger à l’Arabe, l’Arabe au musulman, le musulman à l’islamiste, l’islamiste au terroriste. Celle qui nous dit qu’il n’y a d’autre solution que de nous enfermer chez nous et de nous protéger des autres.

Mais il existe une autre porte que nous pouvons choisir d’ouvrir. Chacun d’entre nous doit se demander, nous devons nous demander ensemble : comment en est-on arrivé là ? Peut-on vraiment se dire qu’il s’agit là de quelques barbares isolés avec lesquels nous n’avons rien à voir ? Peut-on franchement penser que tout cela n’est que le résultat de la « radicalisation » d’énergumènes manipulés ? Ou n’est-ce pas plutôt tout notre vivre ensemble qui est malade ?

Ce qui doit nous inquiéter, plus que tout, ce n’est pas tant la montée de telle ou telle idéologie de la haine. Ce qui doit nous mobiliser, c’est justement le refus de voir celles-ci se renforcer les unes les autres. Notre société est malade de son incapacité à promettre un avenir digne à chacun. Il nous faut mener une lutte sans merci contre les prophètes de la haine, mais la meilleure manière de les éliminer, c’est de faire une place à tous les autres.

C’est pourquoi dès aujourd’hui, il nous faut reprendre route, pour poser les balises d’une société qui offre une place à chacun, pour offrir à nouveau le rêve d’un avenir meilleur. En ce sens, Bernard Maris, économiste membre de la rédaction de Charlie Hebdo, mort lui aussi hier matin, nous ouvre la porte comme peu d’autres : « Et si l’inutilité, la gratuité, le don, l’insouciance, le plaisir, la recherche désintéressée, la poésie, la création hasardeuse engendraient de la valeur ? Et si les marchands dépendaient – ô combien ! – des poètes ? Et si la fourmi n’était rien sans la cigale ? Voici venu le temps d’affirmer, contre les économistes, que l’inutile crée de l’utilité, que la gratuité crée de la richesse, que l’intérêt ne peut exister sans le désintéressement. »

Nous pourrions être tentés d’abandonner face à la haine. Mais nous devons continuer. Pour ceux qui sont morts hier, pour nous et pour ceux qui nous suivront. Nous sommes Tout Autre Chose et nous voulons que Charlie vive. Nous sommes Charlie et nous voulons inventer tout autre chose.

 

Nicolas Van Nuffel

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